•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.

•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

Entretien avec Laurence Vilaine mené par Marie-Pierre Quintard, fin mai 2014 :

à lire à la suite et/ou à télécharger

« Durant sa résidence au chalet Mauriac, Laurence Vilaine a travaillé sur son second roman, trois ans après la parution aux éditions Gaïa du très beau livre Le silence ne sera qu’un souvenir.

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine


Ces deux mois d’écriture ont été ponctués de plusieurs rencontres en librairies ou bibliothèques au cours desquelles Laurence Vilaine a pu retrouver l’émotion suscitée par ce premier texte, notamment lors de lectures à la médiathèque Jean Vautrin (Saint-Symphorien), à la Librairie Georges (Talence) et à la Libraire de Corinne (Soulac-sur-Mer), qui furent accompagnées par le jeune violoniste Louis Tillhet. Moments d’exception et rencontres avec son lectorat dont l’accueil enthousiaste fut aussi un encouragement à poursuivre dans cette voie.

Avant de parler du roman en cours, j’aimerais que l’on revienne un peu sur votre premier livre, Le silence ne sera qu’un souvenir, pour évoquer ce qu’il a pu révéler pour vous, dans l’après-coup, de votre rapport à l’écriture. Est-ce que vous pouvez me parler un peu de ça ?

Ce que je peux en dire aujourd’hui, c’est vraiment dans l’après-coup et ça n’a rien à voir avec ce que j’ai pu en dire notamment lors des rencontres qui ont eu lieu au moment de la parution ; je me rends compte aujourd’hui qu’on m’entraînait vers un sujet qui n’était pas forcément, au fond, celui que je traitais. Ce livre a tout de suite été perçu comme un livre sur les Roms : les libraires le classaient ainsi, et j’étais invitée dans des salons plutôt militants, engagés, ce qui n’était pas pour me déplaire, mais en fait cela m’a surprise.

D’après ce que vous avez pu en dire, ce sujet s’est imposé à vous en quelque sorte, il est devenu une nécessité presque, ou une évidence.

Il y a deux choses, je crois : d’abord il y a la nécessité d’écrire, qui à un moment donné s’est imposée et il fallait vraiment que je passe à l’acte ; même si on n’écrit pas du jour au lendemain, c’est toujours quelque chose qui est latent, on fait plein de détours avant d’arriver au but, ce qui a été mon cas, et finalement on est devant ce mur, et on se dit, allez, c’est bon, j’y vais, je commence l’écriture d’un projet qui est long, qui est un roman ; donc il y avait cette nécessité-là.
Celle d’aller vers ce sujet, elle s’est imposée par les personnages en fait… je ne me suis pas dit « je vais écrire un roman qui se passera là parce que je veux parler des Roms ». Dans les images qui viennent quand j’écris – je dirais quand « on » écrit, mais je ne sais pas si c’est le cas de tout le monde – il y en a qu’on attrape, qui suscitent une émotion et c’est à partir de ces images-là que c’est parti. Il se trouve que ces personnages qui sont venus étaient des Roms, parce que c’est une culture qui m’attire même si je ne les connais pas – je ne les connaissais pas du tout à ce moment-là. Donc j’ai suivi, j’ai tiré la ficelle, en fait, tout simplement.

Pourtant je trouve que dans ce livre il y a une vraie promiscuité avec les personnages, une empathie, ils sont attachants, et je pensais que pour être parvenue à les rendre si vrais, si vivants, vous aviez séjourné avec eux, que vous pouviez être ce journaliste qui écoute la confession de Mikluš… et non, pas du tout, c’est assez étonnant.

Je n’ai pas vraiment de réponse, je ne sais pas pourquoi… Ce sont des gens, une culture qui m’attirent, qui m’émeuvent beaucoup, un peu comme on va être interpellé par la culture africaine, ou indienne, sans forcément savoir pourquoi. Il y a peut-être déjà ça au départ. Après, je pense que les personnages se sont créés au fur et à mesure de mes lectures, parce que ne connaissant pas cette culture, j’ai beaucoup lu, je n’ai pas voulu me cantonner dans les clichés qu’on a tous, issus des films qu’on a vus, même si on en est imprégné, en fait, d’ambiance, d’atmosphère, de Carmen, de jupons, de violon, de roulotte… Donc j’ai lu plutôt des essais, des recherches, des dossiers d’historiens, pour mieux comprendre d’où ils viennent, leur histoire. Tout cela a vraiment étoffé les personnages.
Ce qui les a nourri aussi, c’est forcément beaucoup de moi-même. Il y a eu une vraie complicité… Quelque chose se crée dans l’écriture, pour moi en tout cas, entre l’auteur et le personnage ; à un moment donné il y a, j’ai dit une complicité, mais c’est presque une fusion. Ces derniers jours, quand j’ai fait des lectures – cela faisait longtemps que je n’en avais pas fait – j’avais de l’émotion, la même, en fait, qu’au moment de l’écriture et je crois que c’est comme l’émotion d’une rencontre. Ce vieux Mikluš, il m’a sauvée dans l’écriture. Ce livre, au début, était une narration, à la troisième personne, et j’avançais, mais il y avait quelque chose… et je ne sais pas, c’est au bout de deux ans peut-être, que cette voix est venue, et cela a été une libération vraiment énorme, parce qu’il a donné le ton. C’était un peu quelqu’un qui me tapait sur l’épaule, et qui me disait « allez, on va te donner un coup de main »… je l’ai ressenti comme ça.

Et vous avez cette promiscuité, cet attachement avec chacun des personnages que vous créez ?

Oui, je crois. Peut-être plus ou moins, c’est vrai que le vieux bonhomme, je dirais que c’est plus lui qui est venu me chercher, la jeune femme, la vieille aussi, c’est très fort, et le petit qui joue de la musique, je me mets à leur place, je crois qu’il y a quelque chose de cet ordre-là.

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine


Cela renvoie à la première question : l’idée, je m’en rends compte maintenant, ce n’est pas de mettre un éclairage sur les Roms, ce n’est pas de mettre un coup de projecteur pour dire « voilà, c’est ce qu’ils ont vécu, c’est ce qu’ils vivent, regardez ! », il y a d’autres livres, d’autres supports pour ça, des reportages journalistiques ou des études, tout simplement ; c’est plus aller à l’intérieur, et éclairer de l’intérieur, donc en passant par ce qu’ils ont vécu et par ce qu’il en reste, par leurs sentiments.

Vous avez passé beaucoup de temps à l’étranger, pensez-vous que cela a influencé votre travail,
votre écriture ?

L’écriture elle-même, je ne sais pas, mais j’ai vécu un peu dans les pays de l’Est. En fait j’ai réalisé il n’y a pas longtemps que pour mon premier contact avec ces pays, j’avais quinze, seize ans, c’était en URSS à l’époque, et j’ai un peu occulté, mais je pense que cela a dû être un moment fort, parce que c’était sous le communisme. C’est un très beau souvenir, un peu étrange, qui marque, à quinze ans : le côté très gris, le béton partout, les gens… on se rend compte après qu’ils ne sortent jamais de leur pays. Donc il y a eu cette expérience, et après je me suis fait des amis en Slovaquie. J’y suis allée plusieurs fois avant et après la chute du mur – j’ai toujours des contacts avec ces amis-là – et j’y ai séjourné une fois pendant quatre mois. Quand j’étais là-bas, je crois que quelque chose se passait, même avec la langue – je ne la parle pas, je me débrouille un peu – mais il y a quelque chose qui passe par la langue aussi…

Donc il y a quand même une part de vécu dans ce que vous racontez, dans le ressenti de ces pays, parce que vos descriptions des paysages, des ambiances surtout, sont très fortes…

Je ne sais pas si c’est du vécu ou du ressenti en fait, parce que je n’ai pas vu de Roms, par exemple, en Slovaquie, je n’en ai pas rencontrés, je n’ai pas le souvenir, même, de communautés installées sur les rives du fleuve, par exemple. J’ai vérifié un peu pour ne pas dire de bêtises, il y en a, mais je ne les ai pas rencontrées… C’est vrai que c’est très visuel dans ma tête : le bord du Danube, le pont qui traverse ce fleuve, l’enfant qui est sur le pont…

C’est un détail, mais le motif de la noix, du noyer, a-t-il une importance particulière pour vous ? Il revient souvent dans le livre, comme une sorte de talisman, cette noix qu’on se transmet à travers les générations… Je sais par ailleurs que vous avez écrit un petit livre sur le noyer…

Oui, mais c’était après. Quand je l’ai écrit, je me suis dit « ah, c’est drôle, il y a une coïncidence », et ça me faisait plaisir, j’aime bien ce genre de petit signe, comme ça… Mais le livre sur le noyer est venu alors que ce motif était déjà dans le roman.
J’ai fait des recherches en fait, par rapport à la sculpture, parce que là encore, je ne sculpte pas, je n’y connais rien, donc je me suis dit avec quoi on sculpte, quel arbre etc. et j’ai découvert que le noyer était un bois vraiment très dur, difficile à sculpter… et ça, j’adore, dans l’écriture, tout ce temps de recherche qui permet ensuite d’ouvrir des portes sur des petites choses qui vont avoir tout à coup une importance.

 

Couverture du roman Le Silence ne sera qu'un souvenir © Éditions Gaïa

Le Silence ne sera qu’un souvenir © Éditions Gaïa

 

Dans ce livre, il y a aussi la grande Histoire qui est omniprésente, c’est la seconde guerre mondiale, la situation des Roms à cette époque, la chute du mur, la montée du néonazisme… donc beaucoup d’éléments historiques qui font que le lecteur est amené à s’interroger sur ces questions et sur ce qu’elles ont de contemporain. Alors est-ce que pour vous, l’écriture doit nécessairement s’ancrer ainsi dans une réalité historique ou sociale, et du coup témoigner d’un certain engagement, et cet aspect-là va-t-il se retrouver dans votre second livre ?

Je crois que c’est important, oui. Je ne savais pas que ça le serait avant d’écrire, et c’est le fait d’être allée vers cette communauté. Au fur et à mesure des mes lectures, j’ai eu besoin de cet engagement, et c’est le vieux Mikluš qui me l’a permis aussi ; ça me plaisait bien qu’il soit Rom lui-même et qu’il puisse prendre la parole sur ce sujet, de manière un peu brutale parfois, mais en même temps si j’avais été la narratrice, je ne l’aurais pas fait… L’idée ce n’est pas de donner des leçons, mais d’apporter cet éclairage, oui, cela me paraît important.

Comme si vous ne vous étiez pas sentie légitime si cela avait été vous la narratrice, en fait ?

Oui, cela ne me plaît pas, et je suis confrontée à ça dans le deuxième livre : qui suis-je, moi, pour dire aux gens comment regarder, comment penser ? Donc que ce soit un personnage qui le fasse, très bien, cela m’arrange – même si je le manipule un peu – mais c’était nécessaire. L’histoire des Roms pendant la seconde guerre mondiale est tellement occultée, alors que l’on faisait des expériences médicales à partir d’eux, et puis la stérilisation des femmes parce qu’elles étaient trop nombreuses – je me demande si ça n’existe pas encore aujourd’hui, mais avant les années 2000, cela se pratiquait encore – en lisant ces choses-là, je me suis dit, c’est impossible, on ne peut pas taire ça, donc c’est vrai qu’il y a un engagement dans ce sens : l’engagement, c’est au moins d’informer.

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine


Et c’est un aspect que l’on va retrouver dans votre prochain livre ?

Oui, je pense. Après, très différemment, parce que je quitte totalement ce sujet, même s’il y a quand même un petit fil qui reste, mais oui, c’est l’écriture du Silence qui me pousse à continuer dans cet engagement. Cela ne veut pas dire que je vais aller chercher des sujets, en me disant « là, il faut qu’on en parle et je vais faire un roman sur ce sujet-là », ça je pense que ce n’est pas possible, enfin pour moi en tout cas.

Vous partez plus, finalement, sur des histoires individuelles, et ce sont ces petites histoires qui vont s’inscrire dans la grande, peut-être dans un second temps ?…

Oui, et cela ne part pas de ma vie non plus, jamais. Je suis surprise après, justement, de retrouver des bouts de mon histoire, c’est déroutant, je trouve. Pour le premier, je m’en suis rendue compte parfois au moment de l’écriture, lorsque ça suscitait, ça bousculait beaucoup d’émotions, et je me souviens de passages où j’écris, et je me dis, mais pourquoi j’écris ça ? Je n’ai pas forcément de réponse, mais ça me submerge. J’ai l’impression d’écrire une espèce de quête ; au fur et à mesure que j’avance, je découvre des choses sur ces personnages qui m’incitent à cette recherche ; ils me renvoient à moi-même, en fait, et c’est assez frontal parfois… C’est déroutant, je ne sais pas si cela se reproduit à chaque fois, si c’est le cas pour tout le monde, ça m’interroge beaucoup.

Justement, c’est ça qui est intéressant aussi quand on en est à son deuxième livre : on dit souvent qu’au fond les écrivains parlent toujours de la même chose, qu’ils tournent autour…

Et ils ne s’en rendent pas compte…

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine


Oui, ou alors peut-être qu’ils mettent du temps à s’en rendre compte, après plusieurs livres, et donc vous, maintenant, avec un peu de recul sur ce premier roman, et puis sur ce second qui est en cours d’écriture, avez-vous l’impression qu’il y a comme ça des sujets, ou un thème ou un questionnement qui revient, et qui va être approfondi au fur et à mesure des livres ?

Je crois que je ne sais pas, non. Je crois que comme vous dîtes, je tourne autour, de je ne sais pas quoi…

En tout cas il y a des thèmes forts, déjà, dans ce premier livre : je pense bien sûr à ce poids du silence, ces secrets de famille qui sont tus et qui en même temps continuent de peser sur les générations à venir, il y a cette innocence qui est bafouée – finalement ce sont les personnages les plus innocents qui trinquent le plus – il y a la discrimination, la musique, la folie aussi… ces thèmes-là, ou du moins certains, les retrouvez-vous dans le roman en cours ?

Un peu, oui, le côté innocence bafouée, ça revient, la folie, alors pas à ce point, parce que là, quand même, elle va loin… La souffrance est là, oui, c’est sûr, je n’écris pas une comédie là non plus… Il y a quelque chose de fort, en fait, je me rends compte, que l’on retrouve, je pense à la solitude, par exemple la solitude de la jeune femme, Maruška. C’est un moteur, aussi, pour elle ; elle est dans une quête ; c’est vraiment quelqu’un qui souffre mais qui en veut, qui ne lâche pas, qui avance et qui est très forte dans cette solitude, je crois que je retrouve ça aussi dans le livre à venir. Mais je ne veux pas trop en dévoiler, je sens que si j’en dis trop, je n’aurais plus envie d’écrire, et puis ça bouge encore…
Ce que je peux dire cependant, parce que j’ai dû le développer pour présenter le projet de cette résidence, le sujet, on va dire, qui va ressortir, s’il y en a un, ce sera la traite des êtres humains. L’un des personnages est une jeune africaine du Nigéria, prostituée, comme on en voit beaucoup à Bordeaux notamment, et à Nantes, c’est vraiment deux villes où elles sont très présentes. Et là encore, j’ai fait des recherches. Après pour moi ce n’est pas le sujet principal du roman, c’est un des sujets, parce qu’il y a trois personnages, qui n’ont pas forcément de liens entre eux évidents, d’apparence en tout cas… Trois solitudes je dirais, qui sont amenées à se croiser, peut-être qu’ils se connaissent, peut-être qu’ils se sont vus, qu’ils vont se voir, je n’ai pas toutes les réponses aujourd’hui, ça se construit au fur et à mesure.
J’ai vraiment une image, la même chose que pour le premier livre en fait, une image de départ, une image de fin – après je ne me bloque pas sur cette fin-là mais c’est vraiment quelque chose de visuel – et entre les deux, j’avance…
Donc je sais qu’à un certain moment, la rencontre d’une noix, pour reprendre ça, ou d’un parapluie, ou de quoi ?… la main sur la joue, c’est comme la noix dans l’autre roman, c’est un petit geste qui est important et je sais que ce geste est là déjà, je l’ai retrouvé une autre fois et il sera forcément là dans les dix dernières pages du roman. Il y a des petits fils auxquels j’ai besoin de m’accrocher, et puis d’accrocher le lecteur peut-être. Comme dans la vie, j’aime bien ce côté clin d’œil, un peu, où des détails tout à coup font sens. Ça fait du bien, pour moi en tout cas, je crois que j’ai besoin de comprendre les choses. Je me laisse porter…

Et vous sentez-vous déjà en fusion avec cette jeune africaine, comme vous avez pu l’être avec Mikluš ?

Moins. Je crois que je ne retrouverai pas cette fusion de la première fois, mais j’ai peur en fait, d’être une occidentale, une blanche qui dit « je » et qui prétend être africaine. Je ne veux pas lui prêter des sentiments qui peuvent être les miens, mais qui ne seront pas les siens, et ça, c’est un peu risqué.
Alors après, c’est un sentiment de femme aussi, et là je me dis, qu’elle soit Africaine, Brésilienne ou Française, même si, bien sûr, il n’y a pas les mêmes codes, il n’y a pas la même éducation, la même culture, on n’est pas né sur la même terre, vraiment, on reste femme, je crois, et ça, ça me rassure. J’en ai parlé, une fois, avec Léonora Miano que j’ai rencontrée dans une librairie ; elle est africaine et a écrit La saison de l’ombre, chez Grasset, sur l’esclavage, la traite négrière, sur les familles qui sont restées, et elle me disait, on s’en fiche de la légitimité à prendre la parole, vous êtes blanche, le personnage est africain, moi je suis africaine et je vais faire parler un personnage chinois, mais pourquoi pas ? Le roman permet ça, tout est permis ! Et elle disait cette grande liberté qu’offrent l’écriture et le roman, et c’est vrai, je pense que si on le sent, si c’est le « je » qui s’impose et bien allons-y, et puis on verra bien…

Dans ce que vous dîtes, il y a comme un respect de vos personnages, qui se ressent aussi dans votre texte.

Oui, surtout ceux du Silence, parce qu’ils sont tellement maltraités ! Il y a une bienveillance, oui, je crois qu’ils m’ont vraiment accompagnée pendant tout ce temps d’écriture.

Quel a été l’accueil du public pour ce premier roman et comment avez-vous perçu le retour des lecteurs ? Vous avez fait beaucoup de rencontres, non ?

Oui, il y a eu pas mal de rencontres. J’ai été très touchée des retours. Par exemple, le livre a reçu deux prix, celui des étudiants de l’école de Cachan et celui des Grandes Écoles, et ça m’a vraiment beaucoup émue que des jeunes de vingt ans soient sensibles à cette histoire. Quand j’écris, je suis pétrie de doutes, forcément, sur tout ; le premier, on se dit, ça ne va intéresser personne, pourquoi j’écris ça, c’est grâce à cela je pense qu’on avance, parce qu’on a besoin d’aller au bout… Une fois, lors d’une rencontre littéraire, je lisais un passage et un monsieur connaissait la fin par cœur ! C’est énorme comme cadeau, que des choses que j’ai écrites avec à la fois de la douleur, du plaisir, de l’émoi, soient reçues avec émotion, et cela me fait plaisir que ces personnages prennent vie et qu’ils aient pu aller à la rencontre de lecteurs.

Si vous n’aviez pas eu ce retour-là, pensez-vous que vous auriez continué malgré tout ?

Je dirais oui, je pense. Mais c’est une reconnaissance qui est importante. Je ne crois pas aux gens qui disent qu’ils n’écrivent pas pour être publiés, ou pour en vendre… L’idée n’est pas d’en vendre, enfin pour moi en tout cas, pour l’argent – parce qu’il faut en vendre beaucoup !… – mais c’est plus synonyme d’être lu et j’entends derrière d’être reconnu, non pas en tant que personne, mais pour tout ce temps passé, pour tout ce qu’on a mis dedans en fait, et je pense que toute personne qui crée a besoin de ce regard, de ce retour, ce n’est pas narcissique – enfin si, c’est un miroir – mais c’est quelque chose qui vous renvoie à autre chose et qui vous fait avancer… Je ne crois pas qu’on écrit pour soi, en fait.
Quand j’écris, je pense au lecteur malgré tout, à celui qui va le recevoir, pour ne pas le perdre, pour que ça tienne debout. On n’écrit pas la même chose, en fait, si c’est destiné à rester dans une boîte fermée à clé ; dans ce cas, on va faire du journal intime, et puis là on se lâche et on dit les choses comme elles sont. Quand on sait que cela va être sur des rayons de librairies, on va trouver des moyens pour le dire autrement même si ce n’est pas forcément conscient, et je pense que cela ne l’est pas, en grande partie, du moins pour le premier livre.
Et pour le deuxième, ce que je trouve très difficile, c’est que j’ai l’impression de moins me laisser surprendre, d’avoir compris le jeu, le fonctionnement, et de lire entre les lignes quasiment avant de les écrire, et cela me gêne. J’exagère un peu, mais j’essaie de garder, ou de retrouver si je l’ai un peu perdue, cette première écriture où on ne se pose pas de questions et où ne sait pas où l’on va. Quand on sait où l’on va, et bien on n’y va pas de la même manière que quand on ne connaît pas le chemin. Donc il y a peut-être moins de surprise, de lâcher prise, moins d’insouciance et d’inconscience aussi.
Il y a aussi cette pression du deuxième, même si elle ne vient absolument pas de l’éditeur. On n’a pas envie de décevoir, en fait, ni de se décevoir soi-même, on a peur de ne pas retrouver cette émotion de la première fois, on sait qu’on ne la retrouvera pas, mais on n’a pas envie que ce ne soit pas aussi fort… Cela le sera différemment.

C’est vrai que l’écriture d’un premier roman a quelque chose de très spécifique par rapport à toutes ces questions… Et pourtant, on a du mal à croire que c’est un premier, en le lisant, car il y a une vraie maîtrise de la construction, de l’écriture…

La construction, je trouve ça très dur. On croit qu’on tient le fil, et puis tout à coup il y a un truc qui fait que ça ne tient pas, c’est un peu mou… il faut trouver la petite pièce à déplacer, c’est un casse-tête qui empêche de dormir ! Et je me rends compte que pour moi, les noix, les mains sur la joue, ces petites choses-là sont comme des béquilles, des pièces qui manquent à un moment donné.

On parlait du lien entre l’auteur et ses lecteurs, et qu’en est-il du lien avec votre éditeur ? J’aimerais bien que vous me parliez de votre rencontre avec votre éditrice, en l’occurrence, et de ce qui vous a décidé à envoyer votre texte à cette maison d’édition.

Je n’ai pas du tout pensé à eux au départ, parce que pour moi les éditions Gaïa, c’étaient les livres roses et surtout nordiques. J’ai fait un premier envoi aux « grands » éditeurs, je pense que j’avais besoin de me confronter à eux. Ce qui m’a beaucoup aidée, c’est que j’ai reçu un retour de deux éditeurs qui ne m’ont pas fait des lettres types, mais m’ont envoyé un courrier critique soulignant les points forts et les faiblesses. Cela m’a donné un élan énorme, m’a vraiment aidée à retravailler, sinon au bout d’un moment, on ne sait plus, on n’a plus le recul. Et entre temps, j’ai lu – c’est vraiment un hasard – Terre des affranchis de Liliana Lazar qui est une auteure francophone mais roumaine. L’histoire se passe en Roumanie, ce n’est pas du tout le même sujet que celui du Silence, mais il y avait un univers, les pays de l’Est, et cela m’a attirée. Donc j’ai lu ce livre pendant que je retravaillais, et en le refermant, je me suis dit, c’est là qu’il faut que je l’envoie ; ce que j’ai fait et Évelyne Lagrange m’a dit oui. Donc cela a été une rencontre par une lecture, et c’était une belle rencontre, très humaine, avec toute l’équipe.

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Laurence Vilaine © Loïc Le Loët / Écla Aquitaine

Dans la résidence à venir, allez-vous continuer votre travail sur ce second roman ?

Non, pour l’autre résidence qui commence en fin d’année, en Algérie et à Marseille, j’aimerais bien avoir fini mais je ne veux pas me mettre de pression non plus ; si j’ai fini, c’est bien, parce que je vais partir sur vraiment autre chose. Je ne sais pas sur quoi du tout. En fait, cette résidence s’est décidée sur un hasard, une rencontre avec Pascal Jordana, le directeur de la Marelle, une association à Marseille qui accueille des résidents en lien avec la Tunisie et l’Algérie et qui organise des rencontres littéraires toute l’année.

Cela a été un concours de circonstances. De mon côté, j’ai un petit lien avec l’Algérie, mes parents y ont vécu, moi pas du tout, mais c’est quelque chose qui est en arrière-plan, dont j’ai entendu parler et qui me rend curieuse.
Et puis j’ai fait la connaissance – tout ça s’est fait en même temps – de deux auteurs algériens, dans des rencontres, des salons… Donc tout, tout à coup, me ramène à l’Algérie. J’en ai parlé à Pascal Jordana, je lui ai expliqué pourquoi ça me tenterait et ça s’est fait comme ça. Je n’y vais vraiment pas avec une idée de roman précise, la porte est ouverte…

Marie-Pierre Quintard,
éditrice.
Après 13 années passées aux éditions Confluences, en tant que chargée d’édition et responsable de diffusion, Marie-Pierre Quintard développe désormais une activité d’éditrice indépendante en effectuant des missions pour diverses maisons d’édition, en Aquitaine et à Paris (apport, coordination et réalisation d’ouvrages ; aide à la diffusion).