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À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.

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Entretien avec Guillaume Guéraud, mené par Romuald Giulivo, juin 2014 :

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Une envie de sauvagerie, Guillaume Guéraud :

« Depuis 1998 et la parution de Cité Nique-le-Ciel (publié aux éditions du Rouergue), Guillaume Guéraud est un auteur qui compte dans ce monde parfois trop aseptisé du livre jeunesse. En une quinzaine de romans et une bonne poignée d’albums, il a su inventer pour grands ados une autre littérature, où une voix sèche et un style au scalpel portent des histoires exigeantes.
En résidence au Chalet Mauriac, dans le cadre d’un partenariat entre Écla Aquitaine et le salon du polar Du sang sur la page, c’est l’occasion pour lui de travailler sur un nouveau projet ambitieux dans sa forme. Mais aussi de nous donner, le temps d’un après-midi au chalet, un peu à entendre de son parcours, ses obsessions et ses envies d’écrivain. »

Guillaume Guéraud © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Guillaume Guéraud © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine


Romuald Giulivo : « Comment aujourd’hui, après tes nombreux livres, présenterais-tu ton travail d’auteur ? »

Guillaume Guéraud :  « Je n’ai pas trop évolué là-dessus. J’écris des romans noirs, depuis le début. Je raconte des parcours d’ados en lutte, parce qu’ils sont écrasés par la misère, l’exclusion ou tout ce que tu veux. Ils luttent avec leurs moyens pour s’en sortir et, généralement, ils s’en sortent assez mal. Ce sont des histoires parsemées de scènes plutôt violentes, ce qui pour moi est la définition du roman noir. Après, si tous mes personnages ont entre treize et quinze ans, c’est parce que je me sens plus avec à l’aise avec ça. Mes romans sont rangés en littérature jeunesse, mais ce n’est pas un choix de ma part. Je n’ai pas l’impression de faire spécialement de la littérature jeunesse – même si au final, cette classification ne me pose aucun problème, j’en suis plutôt fier, de me dire qu’on peut trouver mes livres dans les CDI des collèges ou des lycéens. Je ne pense pas forcément à mes lecteurs lorsque j’écris, mais voilà, maintenant moi aussi je suis vieux, et si le monde peut changer, ce sera grâce aux jeunes. Alors je préfère être lu avant tout par eux, ça me va très bien. »

R.G. : « Le cinéma, et plus particulièrement les films de genre, ont toujours énormément alimenté tes livres. Après Sans la télé, qui raconte ton rapport d’enfant à ce cinéma-là, as-tu l’impression d’être passé à d’autres inspirations dans tes histoires ? »

G.G. : « Je ne sais pas. Mais c’est vrai que Sans la télé (éditions du Rouergue), qui est mon seul livre autobiographique, est venu achever quelque chose. Je m’en suis rendu compte en le relisant à sa sortie, cette façon d’explorer toutes mes influences cinématographiques m’a donné le sentiment d’avoir bouclé un cycle. Malgré tout, le cinéma est toujours ce qui alimente mon inspiration. C’est une question de culture, et peut-être de facilité, mais lorsque j’ai besoin d’idées, je vais chercher dans mes souvenirs de films.Ou alors en en voyant un, je peux soudain me dire que telle scène ou telle séquence ferait un bon point de départ pour une histoire. C’est grâce au cinéma que j’écris, c’est en allant en salles que j’ai compris comment on racontait une histoire. On me dit souvent que j’ai une écriture visuelle, que l’on voit les images au fil de la lecture. Il y a des auteurs qui n’aiment pas, mais moi j’adore et j’assume, je prends ça pour un compliment. Ce n’est pas un calcul de ma part, cela vient avant tout de la façon dont j’écris. Je vois les scènes très clairement. Je vois les gros plans, les travellings, selon un découpage souvent très précis. Après évidemment, la difficulté est de le rendre avec les outils qui sont les miens, c’est-à-dire les mots. Par exemple dans Déroute sauvage (éditions du Rouergue) je me suis amusé à pomper les mauvais films gore – du genre les ados qui se perdent en montagne et se font découper les uns après les autres par des sauvages. J’ai exploré tous les clichés, mais il a fallu que je me demande comment le faire sans le noir d’une salle de cinéma, sans les effets sonores, qui sont bidons mais fonctionnent à tous les coups. »

R.G. : « Ton rapport au cinéma étant si étroit, pourquoi ne prends-tu pas parfois une caméra pour raconter tes histoires ? »

G.G. : « Parce que c’est trop compliqué. Parce que ça demande beaucoup de temps, beaucoup de gens, sans parler des moyens financiers – que je n’ai pas ou que j’aurais la flemme de chercher à réunir. À vingt ans, j’avais envie de devenir réalisateur, mais je n’ai plus du tout cette ambition-là aujourd’hui. Notamment parce que j’aime écrire, et j’aime par-dessus tout le côté solitaire de cette activité, ce qui n’est pas du tout présent dans le cinéma. Après, de temps en temps, je bricole des images. Comme « les petites leçons d’écriture » que j’ai bidouillées il y a six ou sept ans, des bandes-annonces pour mes livres, ou encore un projet de petit film gore auquel je me mettrai peut-être un jour. »
Insert : petite leçon d’écriture N°9

Guillaume Guéraud © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Guillaume Guéraud © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

R.G : « Ce rapport à l’image est encore présent dans le projet auquel tu travailles pendant ta résidence au Chalet Mauriac ? »

G.G. : « Oui, ce projet a un lien énorme avec les images, sauf qu’il n’y a plus d’images. L’idée serait d’écrire un roman-photo sans photos, une histoire composées uniquement de légendes dont les images auraient, pour une raison ou une autre, disparu. Ce qui est marrant avec cette contrainte, c’est que je suis obligé de changer de style. Des légendes ne décrivent jamais les images, puisque celles-ci sont sensées être juste au-dessus. Je ne peux donc pas rester dans un style purement visuel ou descriptif. Après, je ne sais pas, c’est peut-être une fausse bonne idée. Le problème est maintenant de voir si ça tient sur la longueur. J’avais fait il y a deux ans une tentative, qui ne fonctionnait pas au final. Mais là, comme j’ai terminé un texte juste avant d’arriver en résidence, j’ai trouvé que ce séjour serait une bonne occasion pour y revenir. Après un mois, j’ai une trentaine de pages et j’ai l’impression que ça tourne mieux. Même si je ne suis pas encore sûr et que, pour la première fois, j’attends l’avis de mon éditrice avant de continuer un texte. »

R.G. : « Es-tu toujours spectateur de cinéma ? »

G.G. : « Oui, mais j’y vais moins qu’avant, je dirais environ une fois par semaine. À Marseille, où j’habite, c’est la misère cinématographique, il y a très peu de salles. Et depuis deux ans, j’ai appris à pirater les films, ce que je ne savais pas du tout faire jusque-là. Du coup, il y a plein de trucs que je ne vais plus voir en salles : soit des films qui ne sont pas programmés près de chez moi, soit les gros machins hollywoodiens – qui n’ont pas besoin de mon argent et qui neuf fois sur dix ne valent rien. »

R.G. :  « Et les livres, tu les télécharges également ? »

G.G. : « Non, parce qu’en France, avant le numérique et Internet, les livres étaient déjà à peu près gratuits, grâce aux bibliothèques. Ce que je trouve génial, et je milite en ce sens car on voit de plus en plus apparaître des droits d’adhésion qui ne sont pas forcément négligeables. Bref, je lis grâce aux bibliothèques, même s’il est vrai que je ne suis plus un gros lecteur. Je dirais que je termine une dizaine de romans par an. J’en commence beaucoup plus mais – contrairement à quand j’étais plus jeune, je ne me force plus. Si un livre ne me plaît pas après cinquante pages, j’arrête. Je le ramène à la bibliothèque et j’en prends un autre. J’emprunte toujours les bouquins un par un, car je n’aime pas lire plusieurs trucs en même temps. »

R.G. :  « Dans tes dernières lectures ou tes dernières sorties au cinéma, tu as des choses à conseiller ? »

G.G. : « Je viens de finir Karoo, de Steve Tesich, paru chez Monsieur Toussaint Louverture, que j’ai acheté sur les conseils d’une libraire. Le narrateur est un personnage puant, il est affreux, il ment tout le temps, il trompe tout le monde, mais c’est tellement bien écrit qu’on ne décroche pas. Par contre, le dernier chapitre est hyper bizarre, l’histoire prend soudain une espèce de virage mystique, que j’ai trouvé plutôt nul.
Sinon, j’ai été voir récemment Black Coal, un film chinois. J’ai adoré, pourtant je n’ai rien compris à l’intrigue en elle-même. Je crois que c’est à cause de la mise en scène et surtout d’une scène en particulier que le film m’a marqué, une scène de fusillade très brève, mais très très bien faite et à laquelle j’ai beaucoup repensé depuis. »

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Entretien mené par Romuald Giulivo, auteur.