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À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.

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Entretien avec Sol Hess & Adrien Demont, mené par Romuald Giulivo, août 2014 :

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Draw around The King, Adrien Demont & Sol Hess
Adrien Demont et Sol Hess sont de cette nouvelle génération d’artistes, esprits éclairés, génies touche-à-tout donnant à voir et à penser tant en musique, qu’en illustration ou dans l’écriture. Aussi, lorsqu’ils se retrouvent ensemble pour plusieurs semaines de résidence au Chalet Mauriac, autour d’un projet numérique de bande dessinée, Adrien Demont au dessin et Sol Hess au scénario nous invitent à un long voyage à leur image : un voyage dépaysant, foutraque, polymorphe et diablement séduisant.

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Sol Hess & Adrien Demont © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Sol Hess & Adrien Demont © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Romuald Giulivo : Comment est née votre envie de travailler ensemble ?
Adrien Demont : J’ai rencontré Sol d’abord à travers sa musique. En le voyant sur scène, j’ai été frappé par sa façon de créer tout un univers par son chant, son jeu de guitare, et j’ai deviné en ce domaine des références communes. J’ai ressenti une vraie affinité avec le climat de ses chansons, avec une ambiance que j’avais depuis longtemps envie de donner à voir dans les images que je produisais. Et c’est en fait seulement après cela que j’ai découvert son travail de scénariste BD aux côtés de Laureline Mattiussi.
Sol Hess : J’ai donc rencontré Adrien à mes concerts et quand j’ai commencé à le lire, à regarder son travail d’illustration, j’ai beaucoup apprécié sa capacité à capturer dans une image des instants, comme des moments suspendus, volés à la vie et hors du temps. Effectivement, il y avait là quelque chose de commun avec le plaisir que je retire de la chanson, cette recherche pour dire beaucoup en suggérant à petites touches un sujet, que ce soit un personnage, une histoire ou un sentiment.

R.G. : Quelle est la matière du projet, Dixie Love, sur lequel vous travaillez aujourd’hui ?
S.H. : Quand on s’est dit que nous aimerions vraiment réaliser quelque chose ensemble, j’étais en train de lire la biographie d’Elvis Presley par Peter Guralnick. J’entretiens depuis l’enfance une certaine obsession pour Elvis – obsession qui n’est pas étrangère à mon désir de chanter – et j’avais depuis longtemps le souhait de raconter une histoire avec Elvis, sans pour autant raconter son histoire. J’avais envie d’utiliser des émotions particulières que je ressentais dans le personnage, dans sa musique, quelque chose qui aurait à voir avec son besoin vital de courir après une jeunesse éternelle, mais en travaillant sur des zones d’ombre, bien loin de l’image figée de ses derniers jours. C’est ainsi que j’ai commencé à bâtir un scénario avec un Presley adolescent, j’ai utilisé des détails anodins de sa jeunesse pour façonner autour un récit qui relève essentiellement de la fiction. Dixie Love est une ballade où l’on accompagne Elvis et sa première petite amie durant une nuit, un road-movie fantasmatique où les personnages se perdent pour un voyage inconscient.
A.D. : Sol m’avait pas mal parlé de son rapport à Elvis, et j’avais été intrigué par l’histoire à l’origine de Old Shep, une chanson traditionnelle qui a été reprise par Elvis. Je me suis d’abord essayé à faire de cette chanson un petit truc, une petite histoire illustrée de quelques vignettes. Et puis le projet a pris une dimension tout autre. Il y a quelque chose de fascinant chez Elvis, il est un support sur lequel beaucoup de gens projettent leurs rêves, leurs histoires – et donc forcément des images.

R.G. : De quelle nature est votre rapport à la musique, dans ce projet et plus généralement dans votre écriture et votre dessin ?
S.H. : Dans notre histoire, Elvis ne chante pas – même s’il on retrouve ici et là des clins d’œil à certains de ses titres. Après, la musique imprègne tout le récit, que ce soit dans le trait ou la narration même. Il y a clairement une ambiance très musicale dans les planches, quelque chose d’indéfinissable qui circule de façon quasi mélodique.
A.D. : Je n’ai pas connu de véritable éducation musicale, même si j’ai tardivement eu un flash pour les trompettistes et l’instrument – que je pratique un peu, par exemple à l’invitation de Docteur Culotte sur leur premier album. J’entretiens toutefois un rapport étroit à la musique, j’aime ce pouvoir qu’elle a de créer des espaces mentaux, de porter des sons qui peuvent résonner avec l’intime. Dans mon dessin, notamment sur ce projet, je m’aperçois que la musique se manifeste dans la façon même de créer une image. Je lance des traits, je me donne le droit à l’erreur, je me laisse porter – probablement un peu comme le fait un soliste sur scène.

Dixie Love © Adrien Demont

Dixie Love © Adrien Demont

S.H. : De mon côté, c’est en vérité a posteriori que je constate l’influence de ma pratique de musicien sur mon écriture. Par exemple, au départ de ce projet, je souhaitais aller vers une ambiance très polar, avec une construction proche de ce que l’on voit aujourd’hui dans les nouvelles séries télés. Et puis très vite, je suis parti dans une direction complètement différente. J’ai une écriture très intuitive, j’ai vraiment besoin d’avoir des personnages qui m’habitent, de ressentir leurs émotions et les laisser m’emmener, découvrir avec eux où ils vont aller se perdre. Quand j’ai commencé l’écriture sur Dixie Love, Adrien m’a conseillé le documentaire assez connu sur Chet Baker qui s’intitule Let’s get lost. C’est marrant parce que cette tendance à se perdre, à s’oublier, est au final un sentiment universel chez les musiciens – et qui donc forcément se retrouve dans mon écriture.
A.D. : C’est bien cette approche pas toujours orthodoxe qui m’intéresse dans le travail avec Sol. Personnellement, je ne suis pas dans une bande dessinée qui s’inspire de la bande dessinée.

J’aime mixer les codes de la BD – parfois étouffants – avec d’autres horizons, comme l’illustration, la peinture. Par exemple, la miniature russe, le lubok, les images que les marins dessinaient sur les dents de cachalots…

R.G. : N’avez-vous pas l’impression que c’est également un rapport spécifique à l’image qui s’exprime dans votre collaboration ?
A.D. : La question du rapport à l’image se pose forcément avec Elvis, qui est devenu une icône, et qui donc par définition se retrouve figé dans une certaine perception. C’est notamment pourquoi nous nous sommes plutôt penchés sur sa jeunesse, afin de montrer d’autres impressions, des choses plus légères, moins réfléchissantes. J’avais envie d’images qui pourraient être semblables à des persistances rétiniennes, quelque chose d’à la fois fugace mais marquant. C’est de toute façon un aspect de mon travail qu’on peut retrouver dans d’autres de mes créations, comme les concerts dessinés en lumière que je mène avec Tak.
S.H. : En fait, j’ai commencé mon parcours par des études de cinéma et une pratique qui, à l’époque, donnait une large part à l’abstraction, à une poétique qui viendrait plus d’une parole donnée à l’image que d’une histoire – ce qui est assez drôle pour quelqu’un qui aujourd’hui est scénariste. Je n’ai pas poursuivi dans ce domaine de création, mais il est sûr que je garde de cette formation une certaine conception de l’écriture. Pour moi l’écriture naît toujours d’une image mentale que je me construis, et à laquelle j’ai envie de donner corps par les mots.

R.G. : Images, mots, musiques : comment ces éléments vont-ils s’agencer dans le volet numérique que vous envisagez d’adjoindre à votre projet ?
S.H. : Nous sommes attachés à l’objet livre, nous n’avons jamais envisagé de nous en passer pour ce projet, mais très tôt nous avons eu envie d’un apport numérique, où nous pourrions tenter de nouvelles choses. Comme le sujet est un écheveau de rêveries, l’idée serait de créer des sortes de songes autonomes et inédits, des sortes de mini-ballades avec du son et de l’animation qui apporteraient une exploration complémentaire au livre imprimé. Réfléchir à la façon d’utiliser ces nouveaux supports est non seulement pour nous un moyen d’alimenter le travail sur le livre lui-même, mais aussi d’aller encore plus loin dans la liberté de traitement de notre sujet.

R.G. : De façon plus générale, quel est votre regard sur la communication grandissante autour des écritures numériques et leurs aboutissements, à ce jour assez timides ?
S.H. : Il y a clairement un emballement des professionnels, notamment des éditeurs, sur ce sujet. On sent une forte demande, dont on ne sait pas forcément si elle vient du lectorat lui-même, et surtout dont les attentes sont au final très floues. Travailler la matière numérique ne doit pas se réduire au fait de scanner à la volée des livres existants, il y a moyen d’inventer de nouveaux rapports formels entre les composants d’une narration – par exemple pour la BD avec l’animation, le son ou encore le cadre – comme le fait notamment Professeur Cyclope. Toutefois, il n’y a aucune urgence. C’est tout un terrain à défricher et il faut laisser aux artistes le temps de s’approprier cette matière, cela viendra naturellement et sans une quelconque injonction des marchés.
A.D. : Il me semble enfin que ce qui pose réellement problème aux artistes aujourd’hui en ce domaine, plutôt que les idées et les envies qui ne manquent pas, c’est surtout les conditions de prise en charge du développement de ces objets numériques. Les investissements nécessaires et les compétences à mettre en œuvre ne peuvent bien souvent pas être assumés par l’économie du livre traditionnel… Ce qui fait que les volontés de départ et les discours restent bien souvent lettre morte.

Pour finir, puisqu’il a beaucoup était question de musique, quelques suggestions d’écoute par Adrien et Sol (attention parmi ces quatre morceaux, un n’est pas d’Elvis Presley… !) :
Old Shep
That’s when your heartaches begin
Je veux
Unchained melody

Pour en savoir plus :
http://sympatiks.blogspot.fr/
http://adriendemont.blogspot.fr/ 

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Entretien mené par Romuald Giulivo, auteur.