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À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.
 
 

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Entretien avec Anne Duprez mené par Marie-Pierre Quintard, mai 2015 :

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Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine


Lauréate « Projet Aquitain 2015 » des résidences d’écriture du Chalet Mauriac, Anne Duprez a été accueillie à Saint-Symphorien afin de poursuivre l’écriture de son livre consacré à Claire Mauriac… dans le Chalet même qu’a fait construire, à la fin du XIXe siècle, après la disparition de son mari, la mère de l’écrivain.


Tu es arrivée à Bordeaux en 1992 en tant que guide conférencière ?

Non, je suis arrivée en tant que Parisienne qui avait des amis dans la région. J’avais fait des études d’histoire de l’art à Paris, l’école du Louvre, quelques années à la faculté, et puis j’en avais un peu marre, je n’avais pas envie de chercher du travail là-bas, donc ayant des amis ici où je venais régulièrement en vacances, j’ai débarqué comme ça, avec mes valises… Il se trouve que, assez vite, j’ai rencontré celui qui est mon mari aujourd’hui, et je me suis donc vraiment installée ici. Ensuite, il y a eu un concours organisé par la caisse des monuments historiques, à l’office du tourisme de Bordeaux, je me suis présentée, et j’ai commencé à travailler comme guide en janvier 1993.
 

Est-ce à cette époque-là que tu as commencé à t’intéresser à la famille Mauriac ?

Oui. Au début un peu contrainte et forcée parce que j’ai bien compris que les 3 M, cela faisait partie des thèmes de base qu’il fallait connaître à Bordeaux. Alors je me suis mise à lire Mauriac. Honnêtement, au début, je n’ai pas tellement accroché, j’ai trouvé cela très sombre… Pour préparer les circuits touristiques, comme je n’étais pas bordelaise de souche et que je ne connaissais pas très bien la région, quand mes parents venaient me voir, nous allions visiter la région. J’avais lu Thérèse Desqueyroux et je me suis retrouvée ici, à Saint-Symphorien, dans l’atmosphère du roman : on arrivait par l’allée du parc qui est là, derrière, par le village, puis tout à coup on voyait cette maison qui sortait… Ça faisait très Grand Meaulnes ! comme disait Mauriac, et puis on s’approchait sur le perron, on regardait derrière, et là c’était Le Mystère Frontenac, le billard, tout… À ce moment-là, j’ai eu une révélation qui ne m’a plus quittée.
Le rapport avec sa famille, plus intime, comme avec sa mère, cela m’est venu il n’y a  pas si longtemps, avec le temps. Travaillant comme guide sur une période assez longue, il y a des sujets que l’on maîtrise mieux, et pour lesquels on progresse plus finement dans l’interprétation. Peut-être aussi qu’en prenant de l’âge, en ayant des enfants moi-même, ce rapport avec sa mère m’a plus touchée qu’à un certain moment. J’ai eu envie de connaître cette femme un peu plus. Après ce sont les rencontres qui ont fait que… J’en ai parlé à Xavier Rosan[1] qui m’a dit oui…

[1] Xavier Rosan dirige les éditions Le Festin.

En 2007, tu as rejoint l’équipe d’Aqui, le site d’informations en ligne, pour lequel tu as créé deux rubriques littéraires, Nos lectures du vendredi et Entre les lignes. Pourrais-tu m’expliquer un peu comment tu as glissé de cette activité d’historienne, de guide-conférencière, qui repose plus sur une transmission orale, vers la critique littéraire, et que peux-tu me dire de cette seconde expérience-là, de critique ?

En fait, c’est passé par le fait que, au-delà de mon activité professionnelle de guide, même avant cette pratique de l’oral – qui ne m’était pas forcément évidente d’ailleurs, étant assez réservée – depuis toute petite, je vis avec l’écriture. C’est-à-dire que, du matin jusqu’au soir, tout ce que je ressens se traduit en phrases écrites dans ma tête, et je pensais que tout le monde vivait ainsi, jusqu’au jour où je me suis dit, il faut que j’aille au-delà de ça. Alors j’ai commencé à écrire un roman, des nouvelles… Mais je ne finissais rien. Puis j’ai rencontré Joël Aubert[1] donc, grâce à une amie commune, qui m’a demandé de couvrir l’Escale du livre. C’est parti comme ça. Mais je ne me suis jamais vraiment sentie journaliste, parce que je n’en ai pas la formation, c’est plus sur l’émotion, sur ce que je ressens des livres. Et pour chaque article, c’était pour moi un travail d’écriture, donc un petit pas vers autre chose. Je suis très reconnaissante aussi à Joël parce que, grâce à lui, j’ai connu beaucoup d’éditeurs. Aujourd’hui, je me suis mise dans une dynamique avec ce projet – parce que j’ai l’éditeur, il faut que j’aille au bout – et je me dis que je vais reprendre les écrits laissés en plan et que je vais essayer de les mener à bien.

[1] Fondateur et rédacteur en chef du journal d’informations en ligne Aqui !

Tu as ensuite écrit une très jolie nouvelle sur la Chine, publiée dans la revue Bordel. Comment s’est passée cette nouvelle expérience d’écriture, cette fois, d’une fiction ?
 
Revue Bordel n°2 © éditions Stéphane Million

Revue Bordel n°2 © éditions Stéphane Million

J’ai vraiment le sentiment que ce sont des étapes, un pas puis l’autre, des rencontres etc. Là c’est pareil, c’est la suite d’Aqui, des liens avec les éditeurs que je rencontrais au salon du livre chaque année, à Paris. Comme Stéphane Million, avec qui je parlais beaucoup de mon goût pour l’écriture, mais de mes difficultés à aller au bout. Et lui il me poussait : « mais si, tu écris bien, continue… » Il m’a dit, comme il avait cette revue Bordel, « si tu veux, au prochain numéro, tu fais un texte ». J’ai dit oui.
En fait, dans la revue Bordel – qui porte ce nom parce que chacun y fait absolument ce qu’il veut – le thème est commun et imposé, et je suis tombée sur la Chine. Je n’avais absolument aucune idée de ce que je pouvais écrire sur ce sujet ! Et là, le petit pas de plus fut de me dire si je laisse tomber, c’est bête, parce que quelqu’un me fait confiance. J’ai commencé à écrire des choses qui ne me plaisaient pas, et tout à coup, l’inspiration est venue. Alors je me suis rendue compte qu’écrire, c’est vraiment un « travail », c’est-à-dire qu’on peut arriver à forcer l’inspiration.


J’en arrive au texte que tu écris actuellement : la biographie de Claire Mauriac. Alors pourquoi ce choix ? Pourquoi le choix d’une biographie après une fiction ? Était-ce pour parvenir à faire le lien entre tes deux passions, celles de l’historienne et de l’écrivain ?

En fait, non. Je n’ai pas réfléchi. C’était plus une question de moment. J’avais l’idée d’écrire la biographie de Claire Mauriac avant même la nouvelle sur la Chine. Dans mon esprit, ce n’était pas une biographie, c’était une recherche que je voulais faire sur cette femme, donc plus du côté de mon travail de guide, effectivement. Après c’est la rencontre avec Xavier Rosan et le fait que j’ai osé lui parler de mon idée qui a déclenché la suite… D’ailleurs, je ne retire rien à cette aventure que je trouve merveilleuse, mais parfois je me suis sentie un peu bridée dans mon travail d’écriture, parce que le côté historienne veut absolument que je colle aux sources et que je n’invente pas.
 

Couverture Claire Mauriac le roman d'une mère © éditions Le Festin
Justement, c’était aussi l’une de mes questions, c’est-à-dire quel genre de biographie cela va-t-il être ? Une biographie qui va suivre strictement l’objectivité de l’historienne ou plutôt un peu romancée, impliquant plus de subjectivité ?
 

Je ne dirais pas qu’elle sera « romancée » parce que je tiens absolument à être proche de mes sources, et surtout c’est aussi une attitude que j’ai par rapport à cette femme, je ne veux pas la trahir – il y aura forcément une subjectivité parce que c’est une analyse que je fais, moi – mais je ne veux surtout pas, si elle m’entend ou qu’elle me voit quelque part, qu’elle se sente trahie par ce que j’ai raconté. En même temps, je ne veux pas non plus écrire une thèse historique, mais plutôt que ce soit vivant, que les lecteurs – qu’ils soient spécialistes ou non de Mauriac – s’y retrouvent, mais aussi que des personnes qui n’en ont rien à faire de Mauriac puissent me dire « j’ai lu une belle histoire ».


Puissent le lire presque comme un roman ?

Oui, un roman très documenté sur les époques, quand même.
 

Et comment as-tu procédé pour tes recherches ?

Comme je connaissais un peu les personnes travaillant à Malagar parce que j’y allais avec des groupes, je me suis adressée là-bas et j’y ai commencé mes premières vraies recherches. C’était très émouvant parce que j’avais l’impression d’entrer dans le vif du sujet, dans son univers, et dans l’intimité de la famille. Je suis retournée à Malagar en tout une petite dizaine de fois, et puis à la bibliothèque municipale où j’ai pu consulter des lettres qu’on n’avait pas beaucoup explorées. Personne n’a vraiment travaillé sur les ascendants de manière aussi précise, donc j’ai découvert des choses.
Par ailleurs, le côté historien de ma personnalité veut aussi que ce soit cohérent avec les époques que Claire traverse, et réaliste par rapport à la manière dont on peut réagir dans son milieu en ce temps-là… Par exemple, elle naît au milieu du xixe siècle, donc les chemins de fer se développent tout juste, et quand elle part en voyage de noces avec son mari, ils partent en train. Alors je me suis acheté sur Internet l’ancêtre des guides bleus où il y a tout le descriptif de ce qu’ils peuvent voir quand ils sont dans le train, et j’essaie de les suivre… c’est comme un film, en fait. Je construis mes décors en tentant d’être proche de la réalité historique.
Je travaille aussi avec Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale, où je vais chercher des ouvrages de l’époque. Par exemple, au moment de la naissance de leurs enfants, j’ai trouvé des traités d’hygiène ou d’éducation des nouveaux nés et des enfants, écrits en 1880 par des médecins, et cela m’a permis de savoir comment on élevait réellement les enfants en ce temps-là, et d’insérer des détails pittoresques qui étayent le propos.
 

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine


Et pourquoi avoir choisi Claire Mauriac ? Tu en as dit un mot déjà tout à l’heure, lorsque tu évoquais le fait d’être toi-même devenue mère…
 

Je crois, en y réfléchissant, que c’est ce lien de mère à fils qui m’a touchée. Quand je fais des visites sur Mauriac dans Bordeaux, je lis en particulier un texte du Mystère Frontenac, qui est très fort, où il dit que le soir, ils sont dans la chambre, autour de la mère, et lui il choisit un endroit où il est collé contre ses genoux et il dit cette phrase : « Je voudrais retourner dans ce corps… » C’est très fusionnel… Donc je voulais vérifier ce que je croyais pressentir, c’est-à-dire un lien très tendre, même si on dit qu’elle est rigoureuse, pas très rigolote etc. J’ai moi-même un fils qui ne peut pas passer une journée sans me prendre dans ses bras, sans rien me dire, mais on sent qu’il se recharge, et du coup c’est ce lien qui me touchait beaucoup.

On dit que c’était son fils préféré…

Oui. C’est ce que disent ses frères. Mais je me suis aussi attachée, dans la fin de mes recherches, à lire des lettres, quand il y en avait, d’elle et de ses autres enfants. Et il y a quand même ce même lien, elle est très tendre, très maternelle avec tous ses enfants. C’est ça qui m’intéresse : d’un côté il y a cette femme droite, rigoureuse, etc. mais derrière il y a tout cet amour qu’on sent, même entre les parents, qui est assez émouvant.
En fait, j’essaie de lui trouver des circonstances atténuantes… Il n’y a pas besoin d’être très fin pour comprendre que quand on se retrouve veuve à 34 ans avec 5 enfants, de 7 à 2 ans, si on ne se crée pas une carapace, on s’écroule. Et la maison dans laquelle on est ici, pour moi, c’est ça qui lui a sauvé la vie. Voilà, la subjectivité elle est là, c’est-à-dire que par rapport aux faits et aux sources que j’ai, j’interprète avec ma sensibilité de femme, de mère etc. C’est une proposition que je fais, peut-être que je suis dans l’erreur, mais par rapport aux photos qu’on voit d’elle au début, dans le parc, où elle est d’une tristesse infinie, elle ne regarde pas l’objectif, elle est maigre… Dans les lettres, on lui dit, même deux ans après la mort de son mari, « soigne-toi, essaye de manger… », on sent bien qu’elle est dévastée, puis petit à petit, on la voit se redresser, elle regarde l’objectif pour les photos…
On comprend, au travers de ses lettres, que cette maison est le lieu où la famille doit être tout le temps. Même quand ils sont grands, mariés, qu’ils ont des enfants, elle leur dit toujours « est-ce que vous serez là en octobre ? ». Comme c’était la région que son mari aimait, pour elle, c’était continuer ce qu’ils auraient fait ensemble ici.
 

Jean Mauriac dit : « Bonne-maman était l’injustice même[1] ». Cette phrase m’a frappée…

Cela m’a frappé aussi, mais je crois comprendre ce qu’il veut dire : effectivement, peut-être qu’elle avait ses préférés, mais je n’ai pas trouvé forcément des éléments qui allaient dans ce sens-là. Je ne connaissais pas Jean Mauriac, et tout le monde m’a dit qu’il fallait, au nom du droit moral – même si juridiquement, j’avais le droit de parler de toutes ces personnes-là parce qu’elles sont mortes depuis plus de 70 ans – que je demande à la famille, et donc, le gardien du temple suprême, c’est Jean Mauriac. Alors je lui ai écrit, et il m’a téléphoné deux jours après pour me dire qu’il était très ému que j’écrive sur sa grand-mère, et que son seul regret était qu’il ne lirait pas mon livre. J’ai cru comprendre que cela voulait dire qu’il ne serait plus là… J’étais très émue qu’il m’appelle, en plus au téléphone il avait des intonations de son père, c’était troublant. Il m’a dit : « Je ferai tout ce que je peux pour vous aider, allez-y… » Du coup, j’ai demandé à mon éditeur si je pouvais enregistrer mon premier chapitre sur un CD pour le lui envoyer ; ce que j’ai fait. Le matin de mon premier séjour ici, j’ai reçu un petit mot où il me dit cette phrase qui m’a bouleversée : « Je vous remercie d’être le seul gardien du souvenir de bonne-maman Claire. » Encore une fois, je me suis dit, je peux y aller… Il dit en plus qu’il a été très ému parce qu’il a découvert une histoire de sa grand-mère qu’il ne connaissait pas. Le premier chapitre, c’est vraiment toute la jeunesse de Claire, sa naissance à Bordeaux, le magasin de son père rue Saint-James… Il était marchand de nouveautés, il vendait des belles toilettes pour les femmes, des tissus… C’était l’univers de Claire Mauriac lorsqu’elle était jeune, que j’ai tenté de reconstituer d’après mes recherches et dont j’ai essayé de décrire l’ambiance et effectivement, je pense que personne n’ayant fait auparavant ce travail-là, Jean Mauriac a appris des choses…

[1] Album Mauriac Malagar, Centre François Mauriac de Malagar-éditions confluences, 1997, p. 130.
 
 

À travers cette recherche sur Claire Mauriac, est-ce aussi vers une connaissance plus intime de l’œuvre de François Mauriac que tu voulais aller ? Ce travail va-t-il, selon toi, permettre d’éclairer des nouveaux aspects de son œuvre ?

Non, c’est plutôt vers une connaissance plus intime de lui, que de son œuvre. Au début il y avait peut-être de cela, mais ma recherche a fait que j’ai oublié complètement que François Mauriac était écrivain. Pour moi, c’est un fils et sa mère, donc finalement je ne suis pas trop dans l’œuvre. Simplement je me demande si Claire Mauriac est une héroïne mauriacienne. Je pense que oui, parce qu’elle est dans le renoncement. Peut-être a-t-il été influencé par ce qu’il ressentait de sa mère, c’est-à-dire une carapace mais derrière quelque chose de dévasté. Je pense que c’est aussi pour cela que sur les photos il a l’air sombre, et qu’il raconte toujours que son enfance était triste, noire… Il y a une lettre très touchante – il commence à écrire, donc il parle de son enfance, et il dit, non pas qu’il a été malheureux, mais qu’il ressent beaucoup de souffrance – où sa mère lui dit « mais ça te vient d’où, j’en ai eu les larmes aux yeux, j’ai l’impression d’être plutôt aimante, et ta sœur me dit la même chose… ». Je pense, comme j’ai réussi à comprendre grâce aux lettres de son mari cet amour qu’ils ont l’un pour l’autre, et pour leurs enfants, cette tendresse, qu’elle avait peut-être l’air plus froide qu’elle ne l’était en réalité.
Dans toutes les lettres, que ce soit les parents ou les frères et sœurs, ils s’aiment beaucoup. Le grand-père de Mauriac écrit à ses fils, qui sont adultes : « J’ai hâte que vous soyez là pour vous serrer dans mes bras » ! On ne s’attend pas à ça, quand on commence à travailler sur la famille Mauriac, mais plus à quelque chose de dur, et en fait, non. Et du coup, par rapport à l’œuvre de Mauriac, je me sens maintenant un peu en porte à faux parce que justement, mon propos est de casser cette image. Je suis tombée par exemple sur un article un peu ancien où l’on voit une photo de Claire Mauriac et il y a écrit en dessous : « Claire Mauriac, le modèle de Genitrix. » Je me suis dit, mais non !  Donc mon but, c’est aussi de rétablir le fait que chez Mauriac – d’abord il le dit lui-même dans les entretiens avec Jean Amrouche, il faut se méfier des écrivains – ce n’est pas parce qu’il décrit des femmes, des mères castratrices, que c’est forcément sa mère ou ce qu’il a vécu chez lui… J’aimerais que l’on puisse faire la part des choses entre ses romans et sa famille. D’ailleurs c’est aussi aller vers le talent de l’écrivain.
 

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine


Donc tu penses qu’a posteriori, ton travail va aider à interpréter l’œuvre de François Mauriac d’une autre manière ?

Oui, en tout cas j’en serais très contente, je serais un peu déçue que cela passe inaperçu, non pas parce que je cherche à avoir du succès, mais parce que j’aimerais bien qu’on se dise, maintenant, on a plus de cartes pour interpréter.
 

Et toi, qu’elle est ton sentiment vis-à-vis de Claire Mauriac ?

Je l’aime beaucoup, et j’ai l’impression d’essayer de comprendre une femme qui a dû tenir debout, et de cerner tous ses profils, y compris ceux qui ne sont pas forcément très reluisants. Il s’agissait quand même de la grande bourgeoisie, et sur le plan politique, à l’époque de l’affaire Dreyfus, elle est plutôt antidreyfusarde… Je suis allée voir le maire de Saint-Symphorien parce que je veux qu’on me raconte aussi, pas simplement les Mauriac ici mais la vie autour, comment ils étaient perçus, et certains ont l’air de dire qu’ils étaient un peu les maîtres, donc il y a aussi ce caractère… Mais c’étaient aussi des travailleurs acharnés, méritants… J’essaie de faire un portrait de cette femme dans son époque et de montrer qu’elle a peut-être des côtés qui ne sont pas très séduisants, mais que cela fait parti de son milieu…
 

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Anne Duprez © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine


Tu termines maintenant cette résidence, au cours de laquelle tu as écrit, travaillé ici, dans cette maison qu’elle a fait construire… Arrives-tu à mesurer de quelle manière cela a pu influer sur ton écriture ?

Pour la première résidence[1], je suis arrivée dans une impatience de petite-fille avant Noël ! Déjà parce que je ne connaissais cette maison que de l’extérieur, et puis parce que, dans les circuits Mauriac, c’est quand même un lieu important, c’est la maison que Claire a fait construire… Le premier jour, je me suis dit, il ne se passe rien, je n’ai pas d’émotion, je n’ai pas la révélation, et puis c’est venu petit à petit… Le soir, surtout, parce que la journée il y a Alain Herman qui est là, il y a Aimée Ardouin qui y travaille, il y a Chantal Durros qui s’occupe de la maison, et le soir, on est tous seuls, comme des gamins que les parents ont laissés… Au début, j’adorais passer dans les pièces, sans éclairer, et là j’avais le sentiment que la maison commençait à se débarrasser un peu de son mobilier d’aujourd’hui et à me raconter des choses d’avant. Mon premier séjour ici m’a donc permis de m’imprégner un peu des lieux. Et dans ce deuxième séjour, le fait d’être ici me porte.

En même temps, cela va au-delà de cette histoire de Claire Mauriac, parce que, comme je le disais tout à l’heure, cela me donne une très forte envie de continuer à écrire vraiment…
Aujourd’hui je me sens un peu chez moi ici…Et il me semble que c’est quelque chose que les autres ressentent aussi, comme Gita[2] par exemple, qui n’arrive pas à partir ! Il y a comme un charme. Il y a beaucoup de résidents, paraît-il, qui reviennent aussi… Donc je pense que la maison est contente d’être un lieu pour les auteurs.

[1] La résidence d’Anne Duprez au Chalet Mauriac s’est déroulée en deux temps : une première semaine début avril 2015, quinze jours en mai et 10 jours en octobre 2015.

[2] Gita Grinberga, lauréate Traduction 2015, en résidence au Chalet Mauriac durant un mois et demi.

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Entretien mené par Marie-pierre Quintard, éditrice.
Après 13 années passées aux éditions Confluences, en tant que chargée d’édition et responsable de diffusion, Marie-Pierre Quintard développe désormais une activité d’éditrice indépendante en effectuant des missions pour diverses maisons d’édition, en Aquitaine et à Paris (apport, coordination et réalisation d’ouvrages ; aide à la diffusion).

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