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À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.
 

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Entretien avec Li-Chin Lin mené par Lucie Braud, mai 2015 :

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Un séisme dans le silence de la forêt

Depuis le début du mois d’avril et jusqu’à la fin du mois de mai 2015, Li-Chin Lin, auteur de bande dessinée d’origine taïwanaise, a occupé l’une des chambres du Chalet Mauriac de St Symphorien pour y préparer son prochain livre. Résidente sensible et discrète, Li-Chin irradie ce qui l’entoure d’une émotion à fleur de peau.
 

Li-Chin Lin © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

En me rendant au Chalet Mauriac, je ne savais pas grand chose de Li-Chin Lin, seulement ce que j’avais lu d’elle ou sur elle. Li-Chin Lin a préparé un café. Au parc boisé et baigné de soleil, elle a préféré une salle au fond du Chalet, meublée d’une table blanche au design épuré. La fenêtre grande ouverte sur le parc, nous avons entamé notre conversation qui devait l’amener à évoquer sa résidence de création.
À Taïwan, Li-Chin Lin a suivi un cursus universitaire en Histoire, pendant quatre années. À cette période, le temps dont elle dispose la conduit à mieux se connaître elle-même.


Lorsqu’elle rédige son mémoire, elle n’a pas envie d’en faire un travail académique et s’imagine dans le rôle d’un personnage historique pour évoquer les faits et les dates qu’on lui demande de connaître. Elle élabore le récit comme un scénario de bande dessinée. Ces quatre années sont primordiales : elle prend conscience qu’elle doit vivre sa jeunesse, rencontre des gens, aborde leur histoire et s’interroge sur la nécessité d’être dans une course au temps où seule la réussite scolaire est valorisée. Elle remet tout cela en question. Le cursus qu’elle a choisi alors n’est pas anodin : L’Histoire Internationale, comme si l’ouverture au monde devait se faire par ce biais, comme une première étape. Elle tente de répondre à la curiosité qui l’anime : l’exploration de l’ailleurs qui la taraude. Elle apprend l’espagnol et le français et reconstitue peu à peu le puzzle de sa vie de collégienne et de lycéenne où apprendre et réussir étaient les maîtres mots.

Li-Chin Lin a choisi la France pour y vivre et y travailler. À Taïwan, il est difficile d’être édité si un auteur ne dessine pas du manga. Li-Chin Lin a trouvé en France une diversité éditoriale qui lui permet de s’autoriser une liberté de graphisme et de propos. Son choix de rester vivre en France a été déterminé essentiellement par la possibilité de pouvoir faire la bande dessinée qu’elle souhaite. La France offre une diversité éditoriale qui n’est pas permise à Taïwan, aussi, dès qu’elle en a l’occasion, elle fait la promotion du travail de ses confrères Taiwanais. La plupart d’entre eux arrêtent et changent de métier, par frustration et pour arriver à subvenir à leurs besoins. Son désir est de faire connaître les talents dont Taiwan regorge et de permettre aux auteurs de l’île d’ouvrir leurs champs de création en publiant en France.

La résidence de St Symphorien est le moment pour Li-Chin Lin de bâtir la structure et travailler le scénario de son prochain livre. Chargée de sa documentation et de ses cahiers, elle profite du temps qui lui est offert, motivée par son éditeur Ça et là qui l’encourage depuis le début de ce projet, depuis l’idée première. Ça et là a financé son premier voyage à Taïwan en 2014, lors duquel elle a passé trois mois dans la communauté de son amie. Son éditeur qui publie essentiellement des auteurs étrangers a eu un coup de cœur pour le projet de Li-Chin Li, il y croit et l’accompagne. « Il a pris le risque même si je ne suis pas une auteure connue ». Cette étape de recherche, de documentation et de récolte de matériau prend du temps mais l’écriture est une étape supplémentaire où le temps est également nécessaire.
 

Li-Chin Lin © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Dans Formose, Li-Chin Lin évoque ses souvenirs d’enfance et d’adolescence tout en racontant l’histoire de Taïwan. Dans son prochain livre, FudaFudak, elle amène un point de vue plus original qui vient compléter sa précédente bande dessinée. Elle développe un point d’Histoire particulier. Ce projet est né par hasard. L’hiver 2013, Li-Chin Lin rentre à Taïwan et croise l’une de ses amis de Facultés qui a réalisé son projet en s’installant sur la côte Est de l’île. Son amie fait partie d’un mouvement écologique en lutte avec un projet de construction d’un hôtel de luxe sur cette partie de l’île.
Li-Chin Lin voudrait faire de la vie de cette amie une histoire qu’elles pourraient écrire à deux mains. Son amie n’a pas de temps à consacrer à l’ouvrage et Li-Chin décide de le faire seule. Elle est impressionnée par l’installation de cette communauté taiwanaise et par le courage de son amie. Quitter la capitale pour s’installer dans un village au cœur de la montagne n’a rien d’anodin. Les conditions de vie y sont extrêmes, le mode de vie plus traditionnel malgré la vie à la ferme améliorée par l’électricité et l’eau courante.

À St Symphorien, Li-Chin Lin a apporté sa matière première, le fruit de ses récoltes et de trois mois passés sur la côté Est de Taïwan à partager le retour à la nature de ses amis de Facultés, prêts à vivre loin du monde moderne pour défendre leurs idéaux, la culture et l’identité des aborigènes. Dans le silence du Chalet, elle travaille dans sa chambre, préservant son intimité et le secret du labeur en cours, inachevé. « Pourquoi je montrerai un travail en cours ? Je dois montrer quelque chose de construit pour pouvoir communiquer avec les autres ». Elle bâtit son story-board, s’interroge encore sur le fil narratif : est-ce un récit évoquant l’histoire de jeunes citadins s’installant dans les montagnes pour sa lancer dans la culture bio ? Est-ce une bande dessinée qui met au jour la culture aborigène ? Patrimoine culturel, identité, écologie doivent être au cœur du propos. Li-Chin Lin cherche comment articuler la vie vécue dans la communauté, les anecdotes racontées par son amie, les sources journalistiques et les mythes aborigènes

Li-Chin Lin a choisi d’être auteur, un métier dont le temps est au cœur de la création et qui permet les rencontres qu’elle cherche. De vivre cette expérience de résidence en la partageant avec d’autres auteurs est enrichissant même si elle se considère plus spectatrice de ce qui se passe autour d’elle. Voir comment les autres travaillent l’intrigue d’autant que personne ne travaille dans le même champ artistique. Elle, ne montre pas son travail, elle préserve l’instant de création comme un moment qui doit rester à soi et elle a besoin de cette intimité. Elle cherche sa méthode de création, essaie de s’organiser, d’avancer plus vite, elle se trouve trop lente, travaille le point de vue général du projet avant de s’attaquer aux détails. Ses objectifs fixés sont ambitieux d’autant qu’elle sait que son livre fera au moins 200 pages comme le précédent.
Pour l’esthétique de son livre, Li-Chin Lin a choisi le même graphisme que Formose, le trait et le noir et blanc, mais pour ce livre, il y aura plus de cases, une autre façon de raconter et de construire le récit. Elle aimerait explorer d’autres pistes graphiques, travailler un autre dessin, mais pour le moment, elle ne s’accorde pas de temps à la recherche graphique. Ce sera une autre étape.

Li-Chin Lin © Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Le parc du Chalet Mauriac n’a rien de la nature subtropicale que Li-Chin Lin dessine dans sa bande dessinée, pourtant, la présence des arbres favorise la qualité de son travail. À Valence où elle vit, l’agitation du centre ville ne l’aide pas à créer cette bulle nécessaire à la concentration et dont elle a besoin. Cette bulle, elle l’a formé au Chalet.

Quand j’ai fermé mon cahier, Li-Chin Lin a continué de parler, elle a livré ses doutes, ses peurs, ses interrogations sur Taïwan, sur ce que l’île est en train de devenir et ses difficultés à y revenir. Parfois l’émotion venait interrompre ce flux de parole et jamais silence n’a été plus bavard. Un tête à tête avec Li-Chin Lin, c’est comme un séisme intérieur dont on ne peut sortir indemne.
 

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Entretien mené par Lucie Braud, association Un Autre Monde

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