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À la fin des périodes de résidence d’écriture des auteurs de la filière livre, un entretien écrit est mené par un professionnel en région. Cet entretien permet de revenir sur le projet et la résidence de chaque auteur accueilli au Chalet Mauriac et d’en garder mémoire.

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Entretien avec Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse
mené par Donatien Garnier, 2017 :

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Un et un font quatre
 

L’entretien se déroule à Bordeaux début octobre, chez Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse, deux mois-et-demi après la fin de leur résidence écriture numérique au Chalet Mauriac.

Sur la table un ordinateur portable voisine avec une tablette tactile. Avec le premier Emmanuel s’est connecté à l’œuvre conçue pendant leurs deux séjours de deux semaines, en mars et en juillet 2017. Sur la tablette, Johanna a ouvert la page d’accueil du site d’In Wonder, collectif qu’ils ont fondé avec Henri Lemahieu et Régis Pinault. Emmanuel lance le programme : une brève introduction – trois images se dissolvant l’une dans l’autre – fait place au titre de cette bande-dessinée numérique au mode de narration singulier racontant l’histoire initiatique d’un enfant guidé par un lapin blanc ambivalent à travers huit chapitres lus ou moins inquiétants. Puis, dessous, à cette invitation : COMMENCER LA LECTURE.

 

Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse © Mélanie Gribinski / Écla


Donatien Garnier : Un petit mot sur le titre qui semble avoir changé en cours de route.

Emmanuel Espinasse : Au départ, le titre de l’œuvre était Comic Split. C’est devenu Au paradigme mais nous avons gardé le titre initial pour nommer le principe de lecture que nous avons mis en place et qui est appelé à être réutilisé pour d’autres réalisations.
 

D.G. On commence la lecture et une grande image apparait. Le lecteur la transforme en cliquant sur les des douze cases de la grille invisible qui lui sert de trame. Elle évolue ainsi case par case, dévoilant progressivement d’autres images. On pense au taquin, le petit puzzle mobile dans lequel un carreau manquant permet de faire bouger les autres pièces. Comment est venue cette idée d’écriture ?

E.E. Nous sommes potentiellement intéressés par tous les dispositifs qui possèdent un quadrillage, base du langage de la BD. Ici, on voulait faire une œuvre numérique dont le cœur serait l’interactivité, c’est à dire qui ne pourrait pas exister en version papier. L’idée d’utiliser le taquin a été avancée au tout début du projet par Henri. Elle s’est imposée avec une forme d’évidence, sans doute parce que le jeu fait partie de nos intérêts, et Johanna l’a faite évoluer.

J.S Oui, j’ai assez vite remplacé le déplacement des cases en surface par leur transformation dans la profondeur, chaque clic faisant évoluer le contenu de la case.

D.G. La première image à laquelle on accède n’est pas encore un damier, elle est lisse et non divisée. Elle est aussi très simple. En haut à gauche une barque conduite par une silhouette en capuchon noir et un enfant. Dans le coin opposé la boule blanche du soleil au-dessus de l’eau. On a plus l’impression d’une fin que d’un début.

Johanna Schipper. Cela me rappelle que j’ai été une enfant dyslexique… Tout ce travail d’expérimentation autour d’Au Paradigme m’a conduit à repenser complètement les hiérarchies d’images à l’intérieur d’une BD. On ne commence pas forcément en haut à gauche pour finir en bas à droite. Ça rentre et ça sort par différents endroits. Ça pénètre en profondeur et ça revient vers nous sans qu’il y ait de sens particulier. Je me suis beaucoup interrogée sur cette question des sens de lecture, à la façon dont les utilisateurs pourraient se positionner.

E.E. Selon l’expression suggérée par un béta testeur le mode de narration que nous avons finalement privilégié fonctionne par micro-récits : les modifications successives d’une case produisant une petite séquence. Il y a donc douze histoires de ce type dans le tableau qui peuvent s’influencer les unes les autres et transformer la perception globale

J.S. Cela donne un petit côté Brueghelien que j’aime bien.

D.G. Comment l’histoire d’Au Paradigme est-elle née ? Existait-elle en amont ?

E.E. On est plutôt parti du type d’expérience qu’on voulait proposer, ce principe de Comic Splits avec un écran divisé interactif, et l’histoire est venue se greffer par-dessus. Elle n’a pas moins d’importance, c’est juste notre façon de travailler au sein du collectif : l’histoire découle du cadre.

J.S. On s’est beaucoup appuyé sur L’Echiquier œuvre collective présentée au FRAC en Janvier dernier et qui a constitué notre grammaire de départ.

D.G. LEchiquier c’est un grand damier noir et gris installé sur le sol et sur lequel des pièces en volume sont disposées. On y retrouve des figures d’Au Paradigme comme ce personnage mystérieux de la première image.

J.S. Je l’avais appelé La prière. Quand on le voit dans l’espace d’exposition il interpelle beaucoup parce qu’on dirait une femme en niqab. Á côté, il y avait cette pièce que j’avais faite en tissu et qui est l’image de cet enfant syrien retrouvé mort sur un rivage. C’est lui qui est assis dans la barque et qu’on va suivre tout au long des épisodes d’Au Paradigme. Emmanuel avait fait ce grand pion qui ressemble à un poteau de rue et qu’il avait appelé Le debout en référence à La nuit debout.

E.E. Il y aussi les Maisons feu de Henri qui sont ces pavillons résidentiels extrêmement normés qu’on retrouve dans le deuxième épisode, et les œuvres en ballon de Régis, qui sont devenues le « palais royal » qui plane au-dessus du Paradigme.

J.S Chacune de ces pièces est polysémique, pleine de potentialités narratives que nous avons cherché à exploiter.

D.G. Revenons au Paradigme. On s’interroge sur le rôle du collectif. S’agit-il d’une œuvre à quatre personnes ou à quatre mains ? Comment avez-vous fonctionné ?

J.S. L’intention de départ était de travailler tous ensemble et j’avais proposé plusieurs règles du jeu. Mais seuls Emmanuel et moi avons fait le truc. Emmanuel était parti dans l’idée d’un jeu vidéo et moi j’avais vraiment envie de travailler sur le collage et l’inclusion d’éléments vidéo. On a donc commencé la première résidence tous les deux avec beaucoup de discussions – parfois très tendues. On avait aussi en tête le souhait de Régis de faire quelque chose de très narratif. Pendant la première résidence on a fait une réunion Skype avec lui puis avec Henri et un compte rendu global filmé des deux semaines de résidence.

E.E. On a composé avec les remarques d’Henri et de Régis mais c’est progressivement devenu notre projet, le mien et celui de Johanna. D’autres projets ont fonctionnés comme ça. Un, deux ou trois membres réalisent une idée les autres apportent un regard critique.

D.G. Comment vous êtes-vous répartis les tâches ?

E.E. Moitié moitié. Chacun a fait quatre épisodes et la moitié de tous les autres contenus graphiques, c’est-à-dire l’introduction, les interludes entre chaque partie et tout ce qui fait partie de l’interface. Chacun ensuite a fait sa programmation avec le rôle pour moi de tout assembler.

Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse © Mélanie Gribinski / Écla

D.G Comment avez-vous organisé votre résidence ?

J.S. Les deux premières semaines, en mars, ont été centrées sur l’expérimentation de plusieurs dispositifs de lecture. On voulait aussi savoir si nous serions suffisamment autonomes avec le logiciel Construct – ce qui s’est avéré être le cas – pour continuer seuls après le stade des premières esquisses. Quand on en est sorti, on avait juste le mode de narration et une version papier du premier épisode qu’on a mis en forme numérique entre les deux résidences et qui a servi de matrice aux suivants.

E.E. Pendant la seconde partie de résidence, en Juillet, on a mis en place un univers assez structuré, assez construit, et on a développé les huit épisodes.
 

D.G. Comment avez-vous pensé l’insertion du texte dans les images ?

J.S Je dirais que sur l’épisode 1 le texte est venu par défaut. Il y a des moments où ce n’est pas possible d’être tout le temps dans l’image. Il faut des ruptures. On revient à l’idée du taquin : il faut des cases vides. Et sur ces cases la meilleure manière de faire une ellipse entre une image et une autre c’est de mettre un texte.

E.E Dans ce domaine aussi on a pas mal expérimenté ce qui fait que le texte apparaît selon des modalités différentes d’un tableau à l’autre. Il y a des bulles classiques, des carrés ou des bandes entières de texte… Le dernier épisode, que je suis en train de terminer, est vraiment tourné vers le langage, avec un travail sur les mots et leur association.

D.G. Les jeux de mots, Le lapin, l’échiquier, la reine, le chat… et jusqu’au nom du collectif : les références à l’univers de Lewis Carroll sont multiples.

J.S. Cela remonte en effet à la création du collectif. Pour éviter l’écueil d’avoir un jour à écrire un scénario à quatre, j’ai proposé de nous structurer autour d’Alice au Pays des Merveilles et De l’autre côté du miroir. Ces deux textes de Carroll sont emblématiques par leur jeux stylistiques, symboliquement très signifiants pour la BD, car ils ont été écrits au moment où elle a commencé à exister.

D.G. Dans Au paradigme on pense aussi à Dali, à Lorenzo Mattotti

E.E. Je n’aurais jamais pensé à ces références même si, c’est clair, elles sont là… Les références pour moi sont d’abord littéraires et politiques. Il y a en premier lieu de l’Autre côté du miroir, dont la narration est basée sur l’évolution d’une partie d’échec, et Georges Orwell. Notre travail est aussi très ancré dans la société actuelle. Je fais souvent allusion à des phénomènes politiques contemporains, en France notamment : cette rose bleue du deuxième épisode par exemple, c’est la rose socialiste dévorée par Marine Lepen aux dernières élections présidentielles.

D.G. Le sixième épisode nous plonge dans forêt avec, et c’est la seule fois dans Au Paradigme, une série de bandes verticales à la place des cases. Faut-il y voir une influence de votre environnement de travail au chalet Mauriac ?

J.S. Oui et non. Saint-Symphorien ressemble à un endroit au Pays-Bas où je vais depuis que je suis petite : un univers qui m’a beaucoup influencé dans mes BD. C’est une forêt plantée sur un sol très pauvre au même moment et pour les mêmes raisons que la forêt des Landes. Dans mes livres il y a toujours un chapitre qui se passe en forêt.

E.E. C’est tout bête à dire mais ce sont surtout les conditions travail, qui sont exceptionnelles en termes de tranquillité, d’espace de confort, qui nous ont marqués. Les balades qu’on a faites n’ont peut-être pas eu un écho plus fort que ça sur notre récit, mais notre pratique du lieu et nos discussions avec les autres résidents nous ont très certainement influencés.

D.G L’objet est presque terminé. Qu’est-ce qui vous reste à faire avant l’édition de votre application ? Animer les interludes entres les épisodes qui sont pour l’instant des images fixes en noir et blanc ?

J.S Dans l’ergonomie finale de l’application j’aimerai une navigation plus immersive dans laquelle les transitions fonctionneraient de façon très fluide avec des bandes pour l’aide à la navigation plus discrètes, et ce petit interlude animé qui pourrait apparaître dès la disparition de la dernière image. Avec peut-être, de façon plus générale, l’apparition d’éléments qui seraient d’avantage programmés.

E.E. Nous devons encore améliorer l’« expérience utilisateur ». Le terme peut sembler ultra marketing mais il correspond à une exigence essentielle si l’on veut faciliter l’appropriation de cet objet narratif interactif par le lecteur. Nous chercherons à la développer avec un spécialiste de la question.

Expo In Wonder © Johanna Schipper

D.G. La semaine prochaine, une première version d’Au Paradigme sera exposée sur un écran tactile au musée de la bande dessinée d’Angoulême. Le musée est-il une place appropriée pour un tel objet ?

J.S. Honnêtement, je n’en sais rien. L’intérêt d’être dans un espace d’exposition, c’est déjà de lui permettre d’exister quelque part. La difficulté avec ce type d’expérimentation c’est de la rendre légitime en temps qu’œuvre artistique. Au paradigme est encore hébergé sur un site en accès restreint. Avant de passer au développement de l’application, il faut que toutes les intuitions, toutes les interactions et tous les effets qu’on voit se dégager soient totalement en place. Or, là, ce n’est pas tout à fait le cas. L’exposition nous permettra d’avoir des retours très qualitatifs.

D.G. En regardant au-delà de l’achèvement d’Au Paradigme, que pourrait-on trouver dans vos prochain Comic Splits

J.S. Entre les envies préalables et les concepts qu’on voulait utiliser il y a eu un glissement lié aux échanges que nous avons eus autour de la narration, qui nous ont amené vers un récit assez construit, déconstruit dans sa lecture mais construit dans son déroulé, vers des images très lisibles hyper colorées qui connotent notamment l’univers enfantin.

Mais je fantasmais et je fantasme encore des choses beaucoup plus abstraites, beaucoup plus spectaculaires peut-être… dans le sens d’une prédominance de l’effet sur le contenu romanesque.

E.E. J’avais moi aussi plutôt en tête de faire un objet très expérimental voire quasiment incompréhensible et uniquement poétique mais l’histoire a pris de plus en plus d’importance, sans doute parce qu’on avait envie de s’exprimer sur un certain nombre de sujets. La première partie de résidence nous a permis d’ouvrir plein de portes. Nous y avons à peine passé la tête et nous comptons bien y revenir pour continuer l’exploration.

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Entretien mené par Donatien Garnier, auteur et journaliste

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